JOHN DOE (Seven)

L’un des plus grands méchants de l’histoire du cinéma ne possède ni nom ni attributs spécifiques sortant de l’ordinaire. Comment expliquer ce coup de génie ? Réponse dans ce portrait-robot de serial-killer.

Déterminer l’essence d’un serial-killer comme John Doe revient à sonder l’invisible. Car abstraction faite de l’aura magnétique de Kevin Spacey – certes aujourd’hui ternie depuis son blacklistage –, le personnage incarne un individu échappant pratiquement à toute caractérisation. D’abord par son faux non de John Doe – appellation générique d’une personne anonyme –, puis de surcroît par sa physionomie dépourvue d’aspérités distinctes (cheveux rasés, visage si ordinaire qu’il se confond aux multitudes, vêtements communs). Si ce n’était son regard perçant et impitoyable, d’une extrême profondeur en dépit de son brun banal, il passerait pour un être totalement insignifiant.

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Sa première apparition au grand jour – silhouette impénétrable à la démarche simple s’extirpant d’un taxi new-yorkais pour se livrer à ses adversaires – se pare même, l’espace d’un instant, de quelque chose de frustrant. Sans doute parce que l’inconscient ne s’attend pas à ce que les sept cadavres aperçus jusqu’alors dans Seven (Fincher, 1995) – mises en scène macabres d’un baroque accompli – aient pu être abattus par un être aussi terne. Comment cet inconnu vêtu d’une chemisette aussi ridicule pourrait-il avoir commis pareilles atrocités, et ce avec un tel goût du spectacle ? N’oublions pas cependant un élément essentiel : John Doe a su peu avant nous induire en erreur en y mettant les formes. Lorsque le protagoniste émerge plus tôt tout en noir avec son long imperméable et son élégant chapeau de feutre au bout du couloir d’un palier d’immeuble, son surgissement évanescent donne le sentiment d’un spectre de mafieux tout droit sorti d’un film noir de l’âge d’or d’Hollywood. Aussitôt, s’accole à l’image de ce tueur en série un mystère hautement romanesque, au carrefour des Incorruptibles (De Palma, 1987) et de Scarface (l’original de 1932 signé Hawks). John Doe incarne alors potentiellement une présence redoutable, aux capacités physiques supérieures et au style certain. Ceci pourtant n’est qu’un leurre de plus. Parce qu’en révélateur et pourfendeur des péchés capitaux de l’humanité, le psychopathe préfère se refuser sur ce point à tout orgueil, n’apparaissant plus en définitive par la suite que comme un insipide déséquilibré.

Alors faut-il peut-être s’en remettre à d’autres signes plus souterrains pour reconstituer l’inapparent. Le son, par exemple, dans Seven participe considérablement à caractériser John Doe. Ainsi, la tonalité hargneuse nasillarde de sa voix dans le hall de la bibliothèque – plus encore que le sang maculant sa chemisette – traduit sa folie meurtrière. Mieux encore : le morceau orchestral "Portrait of John Doe" (composé par Howard Shore, le complice de toujours de David Cronenberg) trace en toile de fond son profil psychologique. Aussi, peut-on aisément se représenter le protagoniste en écoutant le va-et-vient graduel lancinant des cuivres, lesquels alertent le spectateur par leur noirceur implacable et contagieuse. Dès lors, il s’agit de personnifier ces notes atonales et terrifiantes. John Doe se révèle soudain comme une entité agissant comme un poison insidieux car indiscernable, et s’infiltrant dans les soubassements de l’ignominie humaine pour mieux s’en faire paradoxalement le rempart et l’incarnation par excellence.

5 choses à savoir sur John Doe

1. Pour réaliser ses crimes, John Doe s’inspire des écrits du théologien du 13e siècle Saint-Thomas d’Aquin. Ces derniers font mention des sept pêchés capitaux dans cet ordre précis : gourmandise ; avarice ; paresse ; luxure ; orgueil ; envie ; colère. En découlent, à l’aune du cerveau torturé du serial-killer, des scènes de crime allégoriques. Spectacles de mort insoutenables où le sang et le corps gisant passent pour les artifices d’une peinture abstraite.

2. Puisque John Doe souhaite devenir la main de Dieu, celui-ci va jusqu’à s’arracher les empreintes digitales pour ne pas compromettre sa réelle identité – qui restera à jamais inconnue. De cette manière, le serial-killer passe pour une entité quasi surhumaine outrepassant l’idée même d’identité.

3. À plus d’un titre, John Doe semble avoir été imaginé au croisement de M le maudit (pour son mystère et son accoutrement dans la scène de course-poursuite) et Hannibal Lecter (pour son intelligence machiavélique et son regard reptilien). La partition du compositeur Howard Shore s’avère d’ailleurs assez similaire, parfois, à celle du Silence des agneaux (également écrite par Shore).

4. Dans le générique d’introduction, Kevin Spacey manque volontairement à l’appel. Manière de ne pas spoiler l’un des twists du film, ni d’atténuer la nébulosité du personnage que l’on pourrait aisément se représenter en pensant à l’acteur. En contrepartie, celui-ci figure cependant en première position du générique de fin.

5. Tout comme le xénomorphe d’Alien : le huitième passager, John Doe n’apparaît quasiment pas à l’écran. Une dynamique qui maximise inévitablement la peur qu’il suscite.

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